
Trio de textes écrits en atelier-journée
Trois fois deux personnages
Avis au lecteur
« Ces pages racontent une histoire vraisemblable qui,
toutefois, ne pourrait jamais se produire dans la réalité.
Elles décrivent deux personnages qui se rencontrent
à trois reprises, mais chaque rencontre est à la fois
l’unique, la première et la dernière.
Ils peuvent le faire parce qu’ils vivent dans un Temp anormal
qu’il serait vain de chercher dans l’expérience quotidienne.
Un temps qui existe parfois dans les récits,
et c’est là un de leurs privilèges. »
Alessandro Baricco, Trois fois dès l’aube
NOTE DES ANIMATRICES
Après avoir plongé dans l’univers bariccéen grâce aux propositions d’Hélène Léonard, les participant.es ont fait l’expérience d’un travail inédit autour d’une narration qui brouille les pistes. Avec Nadine Brunelot, ils sont entrés dans le « temps anormal » du récit et ont décliné des portraits de personnages singuliers, déroutants, et très réussis. Ces textes ont été écrits en atelier d’écriture sur une double proposition de travail, collective puis individuelle. Un grand bravo à chacun et à chacune. Nadine Brunelot & Hélène Léonard
Trois fois un banc – Philippe NICOUD, Anne MALBOSC et Christiane VERMAIN
UN
Il faisait beau, mais frais dans le parc, c’était un début de printemps un peu après midi, il avait plu dans la matinée. Sur les branches, les feuilles pointaient à peine, elles étaient d’un vert naissant, comme les yeux de la femme si on la regardait de près, mais là on ne pouvait pas. Elle entrait juste dans l’aire réservée à un bassin et à quelques bancs. Sur l’extrémité de l’un d’eux, un homme était assis, à l’ombre, à l’abri de la lumière directe. Il lisait un livre posé sur ses jambes croisées.
La femme s’approcha d’un pas légèrement vif. Les bancs étaient occupés par des personnes d’âge moyen en pause de leur journée de travail sans doute, et par des personnes âgées qui profitaient des premiers rayons de la saison. Elle semblait contrariée. Il ne restait qu’une place sur les bancs, à côté de l’homme au livre.
Il était plutôt jeune se dit-elle, la trentaine, assis bien calé. Un sachet de sandwichs froissé traînait à côté de lui, il portait un costume. Il était absorbé dans sa lecture, de temps à autre il s’effleurait sans y penser le lobe de l’oreille. Elle décida qu’il était inoffensif et puis elle n’avait pas le choix, elle s’assit à l’autre bout du banc. Elle regarda sa montre puis extirpa un paquet de cigarettes mentholées de son sac imitation Vuitton et partit à la recherche d’un briquet pendant un moment, en vain.
Vous voulez du feu ?
Elle fit une petite grimace, ne répondit pas, hésita à se lever. Le besoin de nicotine fut le plus fort.
Euh, et bien, oui finalement, je veux bien
Il lui tendit un briquet allumé. En s’approchant, elle aperçut un tatouage qui émergeait à moitié du col de sa chemise.
Merci, expira-t-elle en même temps qu’un long trait de fumée, désolée du dérangement
C’est rien, ça ne m’a pas dérangé
Elle tourna légèrement le visage de l’autre côté. Elle passa sa main dans ses cheveux et jeta un coup d’œil sur sa montre.
Ça a l’air important…
Quoi donc ?
Ce que vous attendez
Elle ne répondit pas
Désolé
C’est rien…
Ils se turent un moment
En fait j’attends quelqu’un
J’avais compris
…
Il est en retard
Il semble, oui.
Vous lisez quoi ?
Ah, ça ! Ça s’appelle Trois fois dès l’aube, c’est un auteur italien peu connu, Alessandro Barrico
Connais pas. C’est bien ?
Je comprends pas tout, mais oui, c’est intrigant, ça capte. Et puis c’est court, c’est commode.
Elle tira sur sa cigarette, se passa la main dans les cheveux, regarda sa montre.
Ça raconte quoi ?
Elle a beaucoup de retard ?
Qui ça ?
La personne que vous attendez
Les yeux verts se voilèrent un peu.
Oui
Combien ?
Quarante minutes
Ah quand même… Mais vous savez, avec la circulation, ça arrive facilement.
Il doit venir en métro
Ah oui, alors…
Philippe NICOUD
DEUX
Elle était sur ce banc depuis un moment déjà qui lui semblait infiniment long. Elle regardait sa montre souvent et le temps semblait suspendu. Suspendu à sa cigarette. On avait parlé de l’heure du déjeuner. La parenthèse habituelle de leur rencontre dans ce parc. D’un geste gracieux, elle passait une main dans ses cheveux. Ce geste rythmait le temps. Il l’aura rythmé tout au long de sa vie. Elle arrivait sans s’en être tout à fait aperçue à un âge que la délicatesse des autres lui renvoyait à la figure comme une impolitesse. La place cédée dans le bus de plus en plus souvent… Elle portait ce pendentif en or qu’elle caressait régulièrement. Il était son ancrage depuis son enfance.
Ses yeux verts gardaient quelque chose d’indéfinissable, ils se teintaient depuis quelque temps de nostalgie. L’attente ce jour-là lui avait ôté toute sensation de faim.
Elle expulsait dans un soupir une dernière bouffée de sa Cravens. Alors elle le vit à travers les volutes mentholées. Ce jeune homme, si vigoureux. Un homme adulte maintenant. Un tatouage lui barrait le cou. Elle le vit si disponible. La disponibilité de ses vingt ans, offerte à l’instant. Il consultait un journal distraitement, préférant suivre du regard les oiseaux de passage. Il leur distribuait quelques miettes, comme l’aurait fait un enfant.
Elle l’observait, lui ne la voyait pas. Elle hésita dans la lumière crue maintenant de ce début d’après-midi. Puis se leva nerveusement et se planta devant lui.
Les nouvelles sont bonnes ?
Les nouvelles ne sont pas gaies.
Cela n’est pas nouveau, non ?
Je ne sais pas.
Comment ne pas le savoir ?
Il n’y a pas longtemps que je m’intéresse à tout ça…
Tu espères échapper à quoi ?
Rien, à rien, de toute façon rien ne s’est passé depuis ces jours – ci … Une dictature là, une autre ici…On sait …
Elle se taisait, ses yeux opaques maintenant posés sur lui. Elle tirait sur sa cigarette, passait sa main dans ses cheveux, en les ébouriffant cette fois.
Leur relation restait insondable pourtant elle reviendrait demain encore et les jours suivants.
Christiane VERMAIN
TROIS
Elle sautillait autour du banc depuis un bon moment. Elle ne tenait pas en place cette gamine.
Le soleil à la verticale filtrait à travers le feuillage. Il faisait déjà bien chaud et elle relevait sans cesse ses cheveux qui glissaient sur ses joues en feu. Elle faisait des allers-retours incessants du bassin au banc, du banc au bassin.
À l’heure du déjeuner, le parc se remplissait à vue d’œil. Des groupes de jeunes gens qui sortaient du lycée, des ouvriers qui flânaient à l’ombre avec leur sandwich, ou des employés de bureau pressés.
Le vieil homme plongé dans son journal ne semblait pas voir toute cette agitation. Comme à son habitude, il était installé sous le magnolia, sur le banc, émiettant des graines pour les oiseaux. La petite arriva à cloche-pied. Il la regarda, posa son journal et lui proposa quelques graines.
Tu veux leur en donner toi aussi ? dit-il en lui tendant la main.
À la naissance de son cou, un tatouage en forme d’oiseau. La petite se pencha pour mieux observer, écarquillant ses grands yeux verts.
C’est bien joli ! fit-elle remarquer
Je te remercie. Oui, j’ai toujours aimé les oiseaux, et la liberté.
Moi aussi j’aime les oiseaux, regarde !
Et elle lui montra fièrement sa chaîne de cou sur laquelle un petit pendentif en or représentait une colombe.
Tu vois, on est pareils. Tu as quel âge ? Quelle heure il est ?
Et sans écouter la réponse, elle repartit, toujours sautillant d’un pied sur l’autre, comme un petit moineau au milieu des pigeons, distribuant les graines à la volée.
Il ne répondit pas tout de suite. Machinalement, il se toucha l’oreille gauche, perdu dans ses pensées. Il se revit au même âge, 65 ans plus tôt, distribuant du grain aux oiseaux, sur le même banc.
On est pareils tous les deux.
Est-ce qu’il avait gardé son cœur d’enfant ? Qu’est-ce qu’il avait fait de sa vie ? Il regarda ses mains ridées, plissa les yeux en regardant le soleil.
Qu’est-ce qui s’était passé durant toutes ces années ? Comment d’un coup, s’était-il retrouvé vieux ?
Oui, on est presque pareils.
Il sourit. Plus largement, puis se mit à rire, de plus en plus fort.
Anne MALBOSC
3 fois eux 2 – Cécile ISRAËL, Nathalie JONCHERAY et Natalie LESCHER
UN
Le manège venait d’ouvrir. Le soleil se libérait des nuages. Comme par un matin printanier. Elle tenait le poney par le licol. Lui l’observait par en dessous. Elle, avec son œil en biais. Sa tignasse rousse en bataille. Rien sous le t-shirt qui pointât. Un garçon ou une fille, allez savoir ?
J’t’aide et tu l’montes ! Allez va !
À peine s’il comprenait ses mots, un accent bizarre, indéfini. Un accent de bohémienne peut être bien. Il était trop petit et avait les fesses qui traînaient. Faudrait le pousser par-derrière pour le hisser sur la bête.
Ben tu vas l’monter ! T’es lourdaud toi !
Euh, euh…
Jamais t’as monté ?!
Euh, j’ai pas peur. Qu’est-c’que tu crois ?!
Il bombait le torse, sa veste de jogging rapiécée dénotait avec l’air d’être à la hauteur qu’il voulait se donner.
Euh, j’suis l’meilleur au foot tu sais !
Zy’va ! Quoi qu’ça m’fait ? Mets bien tes pieds ! Tiens la corde ! Fais c’que j’te dis !
Euh, me lâche pas ! J’ai des Haribo. Un plein paquet !
Natalie LESCHER
DEUX
Huit heures. Le cours venait de commencer, elle savait que pour ce jour de rentrée elle allait devoir tenir au moins jusqu’à midi assise devant son bureau. En arrivant dans la classe en retard, il ne lui restait qu’une place au premier rang. Pas de chance, elle avait toujours eu horreur de se retrouver face au tableau. Le professeur qui scrutait la salle lui paraissait ressembler à une caricature : il portait une veste un peu usée et d’une propreté douteuse qu’il gardait sur lui malgré la chaleur, son corps court et replet lui rappelait son père.
La jeune fille aux cheveux flamboyants et au nez parsemé de taches de rousseur n’était visiblement pas ravie de terminer sa scolarité dans ce nouveau lycée, mais elle n’avait pas eu le choix.
L’homme l’observa brièvement et lui dit :
– Mademoiselle, heu… je vous prie de vous tenir correctement… Heu, les pieds sur la chaise, heu… ce n’est pas une tenue acceptable !
Elle aligna ses jambes devant elle en lui jetant un regard en biais, sans cesser de mâcher son chewing-gum. Elle ne tenait pas spécialement à se faire remarquer tout de suite, bien que l’envie l’en démangeait.
L’homme aux cheveux rares et grisonnants présenta ses attentes et le programme du semestre. Le débit de sa voix était lent et ennuyeux. Elle se dit que ça allait être difficile de tenir toute l’année, elle se fixa donc le challenge de ne pas se faire reprendre avant la fin de la matinée.
Son allure masculine et ses cheveux coupés courts n’attiraient généralement pas les garçons de son âge. Il se trouvait qu’elle était la seule fille de sa classe.La matinée dans cette salle toute blanche et encombrée d’objets inconnus passa pourtant sans qu’elle s’en rende compte. À midi, le professeur qui avait semblé ne s’adresser qu’à elle tout au long du cours, la retint un instant :
– Jeune fille, c’est un choix, heu… audacieux d’avoir choisi l’électricité, heu… je veux dire, … pour une fille. C’est pas courant ! Ah ah ! Heu… Excusez le jeu de mots ! je vous en félicite !
Finalement elle se dit qu’il avait quand même l’air sympa ce vieux, et elle lui expliqua que pour une réorientation, c’était un choix par défaut. Elle espérait qu’il ne lui poserait pas de questions sur son accent.
Cécile ISRAËL
TROIS
Salut, t’as du feu ?
Non je ne fume pas.
Il dit que c’est dur de se lever si tôt. Elle lui répondit que 8h c’est pas si tôt que ça pour se lever.
Ils étaient deux appuyés au rebord d’une même fenêtre. Dans la lumière crue du patio, les deux étaient silencieux, peut-être muets. Lui a un look des années cinquante, larges pantalons à pinces et chaussures bicolores. Habituellement, il portait sa veste râpée, mais ce matin il faisait trop chaud. Elle, était en jupette abricot assortie à ses cheveux roux et à sa peau tachée de son.
Elle lui dit :
On ne se connaît pas, mais réponds-moi franchement.
Euh …
Tu trouves que j’ai de grosses jambes ou de belles jambes. Réponds objectivement.
Il ne pouvait pas lui répondre qu’il ne savait pas quoi répondre, sa sœur lui posait souvent ce genre de questions, il lui fallait se décider. Pour lui c’était difficile, toujours il tergiversait. Ça l’inquiétait. Là, son père aurait dit qu’il se faisait des cheveux, il supposait que ça voulait dire des cheveux blancs. Il se dit qu’il avait déjà le cheveu rare alors si déjà à 30 ans il devait se les faire blancs ! Elle le guettait, le regard en biais. Elle le scrutait en attendant sa réponse. Il sentait que c’était une fille comme ça un peu garçonne cash sans accent.
Il lui fallait décider d’autant qu’elle lui plaisait bien et qu’ils étaient coincés dans ce patio jusqu’à midi. Il faisait jour depuis deux heures, c’est comme ça l’été. Sinon elle ne l’aurait pas questionné sur ses jambes d’ailleurs il ne les aurait pas vues ses jambes elles auraient été sûrement cachées par un pantalon. Oui un pantalon, c‘est une fille à ne porter que des pantalons jamais de jupes.
Alors ? se rappela-t-elle à lui.
Euh …enfin il se lança. Euh non, elles sont pas grosses, non non pas grosses du tout.
Il lui semblait que c’était ce qu’il fallait dire.
Elle le regarda de la tête aux pieds. Il sentit qu’elle l’évaluait lui, râblé, le cheveu maigre, son air indécidé. Heureusement qu’il ne portait pas sa veste.
Passé ces formalités, ils échangèrent toute la matinée jusqu’à 12 h exactement, sur la narratologie, les points de vue, les inventions de l’auteur, le lieu où ils se trouvaient coincés, dans cet espace où ils ne pouvaient s’ébattre déborder du cadre et être autre que ce qu’il avait été prévu qu’ils soient, leur âge, 30 ans, pas un an de moins, pas un de plus, ce patio où ils sont enfermés jusqu’à 12h, le fait que ce soit lui le personnage principal et que ça la faisait rager. La matinée passa.
Nathalie JONCHERAY
Trois fois le temps – Paule Brajkovic, Françoise CORDIER-COLOMBINI et Fanelly HUTIN
UN
Le salon baignait dans une demi-pénombre. On devinait que les deux aiguilles de l’horloge se rapprochaient l’une de l’autre, tout en haut du cadran. Devant la cheminée qui libérait une ancienne odeur de bois brûlé, on distinguait à peine une table basse portant, sur un napperon brodé, de gros verres et une carafe pleine d’un liquide incolore. Les murs tendus de beige étaient émaillés de portraits d’inconnus couleur sépia. Dans l’ovale doré d’un tableau, des arbres nus masquaient en partie une surface verdâtre, peut-être une prairie ou un étang sans vie.
C’est en avançant d’un pas résolu vers la fenêtre largement ouverte sur le ciel gris qu’elle prit conscience d’une présence : avachi dans un lourd fauteuil de cuir, un homme, jambes de jean délavé croisées haut, semblait cacher son regard sous la visière d’une casquette rouge. Il l’ôta lentement pour mieux voir cette jolie femme entre deux âges, dont la vivacité de démarche et d’expression exprimait encore la jeunesse. Quelque chose de mystérieux aussi dans la physionomie, peut-être ces grands yeux en amande, ou cette petite cicatrice sur la joue, qu’il crut deviner dès qu’elle pencha la tête vers lui, rapidement masquée par une retombée de cheveux frisés.
Pardon monsieur, je dois vous déranger en faisant irruption comme ça, je croyais le salon vide.
Non, c’est moi qui vous gêne peut-être.
Bien sûr que oui, n’était-ce pas évident, ne voyait-il pas sa grimace contrariée ? Elle aurait pu sortir, chercher un lieu plus propice, mais son envie de parler l’emporta. Bel homme, apparemment baraqué sans excès et une sorte de timidité dans le regard et dans la voix qui aurait pu le rendre attachant, si le temps était encore aux attachements. Elle ne l’avait jamais vu à l’hôtel.
Vous ne devez pas être là depuis longtemps, moi cela fait plusieurs jours et je n’ai pu échanger avec personne, si ce n’est le concierge pour demander ma clef. Depuis le début, les autres clients semblaient la fuir, la croiser sans la voir ou se contenter au mieux d’un mouvement de tête furtif. Tout le monde a l’air tellement affairé ou pris dans ses pensées, vous aussi sans doute, vous êtes en vacances ? ou ici pour le travail ? excusez-moi, je suis indiscrète et tellement bavarde, on me le reproche toujours.
Un léger rire la coupa dans son monologue.
Non, j’ai l’habitude : je suis psychiatre.
Ah non, surtout pas !
Le hurlement avait jailli, accompagné de violents mouvements de tête qui mirent en furie l’opulente chevelure.
Je viens de quitter mon mari violent, je n’ai pas de perspectives, pas de famille, peu d’amis, mais je me suis toujours débrouillée seule dans les pires moments de ma vie, besoin de personne pour prendre mes décisions.
À nouveau le rire gentil qui la surprend dans son élan.
Pas besoin d’être psy pour vous conseiller de ne pas traîner dans cet hôtel sinistre. Allez donc vous détendre dans le merveilleux parc que l’on voit par la fenêtre, juste au bout de l’impasse. Libellules et papillons planent sur un étang couvert de nénuphars ro…
Il n’aura pas le temps de terminer sa phrase, elle lui jettera un regard halluciné, gagnera la fenêtre en deux enjambées et s’envolera vers le bassin aux nymphéas. Le clocher voisin finissait d’égrener douze coups.
Françoise COLOMBINI
DEUX
Son sac à dos sur les épaules, elle a couru comme une flèche pour être à l’ouverture de la cafeteria. Il faisait chaud en ce début d’été. À onze heures, les portes se sont ouvertes. Elle a demandé où se trouvaient les toilettes. En remontant quatre à quatre les escaliers, elle s’est heurtée à un grand mec costaud, portant une casquette rouge. On aurait dit un bûcheron. Au fond de la salle, elle serait bien, avait-elle pensé. Là au moins, on ne viendra pas la chercher.
Quand il est remonté, il a voulu s’installer en vitrine. Impossible, a répondu un homme qui aurait pu être le patron. Une table solo à côté de la demoiselle. D’un pas pesant, il s’est dirigé vers l’endroit indiqué, ses sourcils fournis ont eu l’air de doubler de volume.
Ça vous gêne pas si je m’assieds à côté de vous, a-t-il dit lentement avec un accent inconnu ?
Sa voisine avait une crinière frisée qui faisait ressortir ses yeux en amande. Elle a jeté un rapide regard vers lui tout en triturant nerveusement ses boucles, pendant qu’il s’asseyait à côté d’elle sur la banquette.
Avec un débit de mitraillette verbale, elle lui a lancé :
C’est pas pour dire hein, mais y a des tas de places ailleurs et je voudrais bien être seule vous voyez, ça commence à me gaver grave tous ces remparts qui se dressent autour de moi.
Il a ôté sa casquette rouge, l’a regardée avec attention. Tant d’animosité sur un si petit visage et cette cicatrice attendrissante en plein milieu de la joue.
Moi j’y suis pour rien on m’a dit que je devais m’installer là.
C’est toujours pareil, on ne peut pas faire un geste sans que quelqu’un vous dicte ce qui est possible ou pas. Pas plus tard que ce matin, m’a mère m’a obligée à me changer parce que je sortais en short pour aller au bahut.
Au moins t’as quelqu’un qui veille sur toi. Moi j’aurais bien aimé.
En tout cas, ils vont m’attendre au bahut… et puis ce soir au dîner. C’est fini n-i-ni, j’me casse, j’me tire, j’en peux plus.
Tu vas vivre comment ?
T’inquiète. Ya plein de façon de faire : les copines, les squats, après on verra.
Et pour manger ?
Oh ça c’est facile, j’ai déjà tenté dans le supermarché en face, je grignote ici ou là des sacs que je mets dans le panier. Après je le laisse dans un coin avec tout ce qu’il y a dedans. Si j’ai un peu de tunes, j’achète un paquet de biscuits, le moins cher, et hop ni vu ni connu. Tu fais quoi toi dans la vie, t’as pas l’air d’être au chômage ?
Moi je suis vigile. D’ailleurs, il est temps que je reprenne. Ma pause est finie.
Il a remis sa casquette rouge, et avant de tourner les talons a lancé :
Au fait, je travaille dans le supermarché en face.
Fanelly HUTIN
TROIS
Ses cheveux frisés échappaient à la rigueur de la coiffe et donnaient à ses yeux une absence de sérieux. La petite cicatrice sur la joue allait jusqu’à dépeindre son envie de bousculer la vie. Elle poussait un brancard vide en traversant les couloirs encombrés. La porte des urgences céda sous la pression de son badge.
Son estomac lui mitraillait des injonctions alimentaires. Il était onze heures, encore loin de l’heure du repas. Elle n’écoutait que sa conscience professionnelle qui suffisait, souvent, à la nourrir.
L’homme arriva perdu. Sans repère, il traînait ses prises de décision comme il transportait son organisme corpulent, sous une casquette rouge de sang.
Venez monsieur, allongez-vous sur le brancard, je vous emmène en salle d’auscultation que vous est-il arrivé ? Vous avez mal ? Comment vous appelez-vous ?
Elle prit ce corps mou et malgré son poids, réussit à le caler entre les barrières de protection. Elle n’interrompit pas son flot de paroles, espérant ne pas l’abandonner en route. Elle lui dit que tout irait très bien, qu’un médecin s’occuperait de lui et qu’il ne fallait pas qu’il s’inquiète.
Elle essaya de savoir qui était cet homme fort comme un bûcheron et égaré comme un enfant. Elle nettoya les plaies et prit les constantes qui s’échappaient, en attendant le médecin.
Il la regardait avec ces questions qui n’avaient pas de sens, ces peurs qui occupaient tout son esprit et les larmes de ses yeux vides. Sa seule réalité était l’horloge au-dessus de la porte de la petite salle qui scandait les secondes. Le temps s’écoulait. Il ne savait pas dans quel sens. Il ne savait pas si ce temps lui appartenait et s’il le partageait avec cette femme penchée sur lui. Partagé peut-être aussi avec celui qui raconterait son histoire, qui lui raconterait l’histoire d’un homme perdu, qui la raconterait aux autres dans un livre, quand midi aura sonné.
Paule BRAJKOVIC
» Quelquefois hasarder des réponses est seulement une manière d’éclaircir pour soi-même des questions » , Alessandro Baricco, L’âme d’Hegel et les vaches du Wisconsin, 2004.
Par Nadine Brunelot | 24 mars 2025